Rencontres culturelles internationales

Ramzi Maqdisi, le poète des images…

Par JEAN-CHRISTIAN FONTEYNE, publié le lundi 28 mai 2018 16:10 - Mis à jour le lundi 28 mai 2018 16:44
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Ramzi Maqdisi au lycée Maxence Van der Meersch, avril 2018

 

 

J’ai vieilli. Ramène les étoiles de l’enfance

Et je partagerai avec les petits des oiseaux,

Le chemin du retour…

 

Mahmoud Darwich

La terre nous est étroite et autres poèmes

(Traduit de l’arabe par Elias Sanbar)

 

 

 

Ce vendredi, il y avait un beau soleil.

 

Nous étions le 20 avril 2018, et Ramzi Maqdisi était de retour au Lycée Van der Meersch. Les élèves, nombreux, attendaient le cinéaste.

A l’affiche de Writing on Snow, de Rashid Masharawi, l’acteur est à l’honneur dans Ghost Hunting, sacré meilleur documentaire à la Berlinale en 2017 et réalisé par le Palestinien Raed Andony.

 

On devait parler Cinéma.

On en parlerait avec poésie…

 

« L’art, c’est un besoin, une lumière. La créativité, c’est le soleil. Et parfois, le soleil brûle… »

Maqdisi est de ceux que l’on ne fait pas taire. Il est venu au cinéma parce qu’il avait quelque chose à dire, tout simplement.

Ses élans et ses sourires émeuvent.

Ses silences troublent.

 

 

 

« Quels sont vos rêves, aujourd’hui ? »

L’homme n’a plus de rêve. Il ne vit pas trop mal, de ce fait…

Il n’a voulu garder que des espoirs, placés dans la nouvelle génération ; les élèves sont conquis. « We will make the world better, much better ! », leur lance celui qui préfère les écoles aux festivals de cinéma…

En anglais, en espagnol, et en arabe, les élèves l’interrogent sur le conflit israélo-palestinien et l’occupation. « Peut-on s’habituer aux bombardements, à la brutalité des feux au quotidien ? » On en vient à la création, bien sûr : « La réalité est-elle toujours ce qui vous inspire dans vos œuvres ? »

On s’assure, avec lui, de la portée de la création : « Quel sens ont les larmes du personnage que vous interprétez dans votre film Espejismo ? ». On voudrait parler de la jeunesse palestinienne : « Vous qui montrez si bien, dans vos films, les privations infligées aux petits Palestiniens… Sincèrement, avez-vous peur pour la nouvelle génération ? »

Et puis, on parle de soi, de la réception de l’œuvre : « À qui vous adressez-vous, d’ailleurs, avec votre court-métrage Naked Dreams ? »

On rêve, on s’y voit même : « Que conseilleriez-vous à des adolescents en option cinéma audiovisuel qui souhaiteraient se lancer dans le documentaire, le reportage, comme vous ? »

 

De son passé, Ramzi Maqdisi aurait pu ne jamais revenir.

Ses souvenirs ?

La peur, le manque, les soldats israéliens…

L’enfance ne fut pas « normale », nous prévient-il : pas de modèle, pas d’ouverture…

Sans doute cela a-t-il fait l’épaisseur de ce grand artiste.

« La souffrance c’est ce qui permet la créativité. Dans une autre vie, plus heureuse, je n’aurais pas été le même homme… »

Chacun connaît, désormais, la légende du petit Ramzi, et le mutisme comme mode ancien d’être au monde.

« Si je vous répète : « Vous êtes stupides, vous êtes stupides, vous êtes stupides », je vous amènerai à croire que vous êtes stupides. »

Et Ramzi Maqdisi sait de quoi il parle.

Il fut le dernier de la classe, avant de trouver, sur son chemin, à l’école, une enseignante plus compréhensive : cette femme sut lui apprendre à écrire.

Et les commencements sont là, dans cette naissance aux mots, puis dans ce rêve adolescent : devenir DJ.

 

La suite ?

On la connaît, à travers les images de Dream at the City Gate

L’épopée, recommencée par le documentaire, de sa radio palestinienne fit de lui un pionnier. Jerusalem Voice fut une expérience artistique et politique que le jeune Palestinien paya très cher.

Il fut arrêté. Il fit de la prison.

Interdite par les autorités israéliennes, sa radio fut détruite.

Son rêve : brisé.

« Croyez-vous à la mort symbolique ? », lui demande, alors, une élève…

Oui, répond doucement Maqdisi.

Aujourd’hui encore, toute radio palestinienne est interdite, à Jérusalem.

 

Depuis, la caméra a remplacé la radio…

Et Ramzi Maqdisi filme ceux qui ont encore des rêves.

 

« Vous luttez de manière extraordinaire pour cette cause qui vous tient à cœur, c’est-à-dire votre pays… Vous avez risqué votre vie pour la liberté d’expression. Pensez-vous que vous êtes le porte-parole des opprimés? »

Cela ne fait aucun doute pour qui connaît son œuvre.

 

Cristal l’interroge alors sur Naked Dreams, son court-métrage : « Vous montrez dans Naked Dreams l’impuissance, la pauvreté des enfants de l’internat où ils sont scolarisés… Peut-on changer les choses là-bas, quand les adultes ne cessent de dire aux petits qui se plaignent : “It’s not my problem ?” »

Le cinéaste lui répond en ces termes : « Ce qu’il faut, c’est un modèle. Il faut compter pour quelqu’un, avoir un regard porté sur soi, un regard bienveillant… »

 

« Mais comment gagnez-vous la confiance des enfants que vous filmez ? Vous réussissez si facilement à les faire parler… »

Rien de plus facile, à croire le réalisateur.

« Je m’avance vers eux, Je les regarde. Je fais tomber le mur…

Il faut faire tomber les murs qui nous séparent, tous les murs…

Il y a des murs partout… »

Parler des murs, quand on est Palestinien, c’est d’abord parler du mur de séparation, parler d’une géographie discontinue avec les routes interdites, les terres occupées, les vies impossibles, et les élans cassés.

 

Le documentariste a choisi de filmer, dans Defying my Disability, des habitants de Gaza : des petits enfants, en situation de lourd handicap.

Grâce à eux, le spectateur découvre ce que l’on fait de bien, en Palestine : fabriquer des rêves…

Et on les vit, par la voix.

Il suffit d’écouter…

Les enfants palestiniens, dans ce documentaire de 2016, ne s’arrêtent jamais à la plainte.

Quand le handicap les exclut, ils parlent d’école et d’avenir, par-dessus les grilles et le mur. Au-delà du corps.

Leur volonté de dépassement les conduit au numéro d’artiste.

Les jambes ne peuvent porter ?

Qu’importe !

On ira à la force des bras !

 

A Gaza, la résistance est vive, et l’on choisit un numéro d’équilibriste comme art de vivre le handicap.

« Nous aussi, nous aimons la vie quand nous avons les moyens... », écrivait le poète palestinien Mahmoud Darwich…

Et il faut l’aimer sacrément, la vie, pour pédaler jusqu’à l’école, à la force d’un bras et d’une jambe.

Dans ses documentaires Naked Dreams et Defying my Disability, Maqdisi a fait parler de liberté et de résistance ; il a capté, pour toujours, les rêves d’enfance à bicyclette.

L’imagination des petits Palestiniens, chez Maqdisi, n’est jamais captive.

N’en doutons pas, c’est pour cette raison que l’œuvre de Ramzi inspire autant la jeunesse de notre lycée : « Vous m’avez donné l’envie de faire des documentaires. Je voulais vous remercier. » Alexis, un élève de Première littéraire.

 

« Vous étiez un enfant timide, en échec. Vous avez souffert… Et vous donnez tant de place à des petits en difficultés… ». Morgane, une élève de Première littéraire, est très émue. « Ce que vous faites est magnifique, magnifique… »

 

« Parlez-nous de Jérusalem », demande-t-on au réalisateur de Behind the Wall, d’Under the Sky.

 « L’atmosphère y est pesante… La pierre écrase… Mais il y a la chaleur des familles… »

Dans la Palestine de Ramzi Maqdisi, la famille sauve. Les pères et les frères consolent des solitudes.

Et ceux qu’il a filmés si jeunes nous le répètent, d’un film à un autre.

Le sourire aux lèvres, l’artiste nous parle soudain de son père qui lui a déclaré, tout récemment, son amour.

On survit aux catastrophes grâce aux forces puisées dans l’amour des siens : voilà pourquoi, dans l’expérience esthétique de Maqdisi, les petits handicapés savent rester debout…

 

« Un livre peut sauver, cela arrive… Et le bon livre est celui qui soulève des questionnements. »

L’artiste sort de son sac, à ce moment-là, ce livre qui ne le quitte jamais : Lumière bleue, un récit de Hussein Al-Barghouti.

« Le besoin le plus profond de l’homme est de créer. », lit-on, à la page 111 de l’édition en français, dans la traduction de Marianne Weiss…

 

Pour Alexis, Maqdisi est un « poète des images »…

Il vient de finir l’écriture de son prochain film, Où ai-je laissé mon visage ? 

Un film sur l’absence.

L’absence est partout, à force d’ailleurs…

 

L’ailleurs, ce pourrait être un jour l’Espagne, avec ce vers magnifique de Darwich : « J’ai derrière le ciel un ciel pour revenir ».

Dans le sac du cinéaste qui aime tant la mer, il y aura toujours la poésie du retour.

 

Anne Morange

Avril 2018

Ramzi Maqdisi en discussion avec Mohamed, étudiant à l’Université Lille Charles-de-Gaulle, ancien élève de Mme Morange

Kamel Hamoudi, professeur d’Anglais et interprète de Ramsi Maqdisi ; Ramsi Madqisi ; Anne Morange, professeur de Lettres modernes