Rencontres culturelles internationales

James Noël, le poète de feu et de Belle Merveille, au Lycée Van der Meersch de Roubaix…

Par JEAN-CHRISTIAN FONTEYNE, publié le jeudi 21 juin 2018 12:01 - Mis à jour le lundi 16 juillet 2018 10:10
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Et voilà enfin le retour des autrefois

Ceux des saisons de romances

Et des persiennes ouvertes sur la vie

 

Josaphat-Robert Large

« Tocsin de la fin »

in Anthologie de Poésie Haïtienne Contemporaine, dirigée et présentée par James Noël,

Points Poésie, 2015

 

 

 

 

« Le poète c’est celui qui peut tout faire… »

 

Ainsi James Noël a-t-il commencé notre rencontre avec les élèves de Première littéraire par la liberté.

 

« Le poème ? il ne sert qu’à soulager. »

 

« Quel poète êtes-vous ? »

James Noël doit avoir l’habitude de ce genre de questions. Il est cet auteur éblouissant et lumineux du Pyromane adolescent, inspiré par ses lecteurs :

« Je suis poète sur les bords, instable, et j’écris pour me calmer. Je suis toujours un bourlingueur, un danseur, un chanteur, un fêtard. »

 

L’hiver est rude et le soleil perce difficilement.

 

Le moment sera à la lumière, au feu d’artifice. James Noël n’aime pas la poésie qui « fait la belle » : « Une belle femme qui se regarde tout le temps dans le miroir ».

 

Non, la poésie doit être dans la vie, répète-t-il aux lycéens qui le présenteront à l’examen.

 

La vision de notre invité est cosmique.

 

« Quel est le sens du titre : Le Pyromane adolescent ? »

« Il faut la pyromanie comme horizon ; le poète pyromane nous réconcilie avec le rire et il ouvre l’horizon. »

 

James Noël prétend ne pas aimer les définitions. C’est la métaphore qui l’anime et le porte, heureux : « Toute définition est un enterrement de première classe. »

 

Mais il fixe les élèves et appuie ainsi ses désirs : « La poésie, ça devrait être l’affaire de tous ! »

 

 

Enfant, il se souvient s’être dit : « Ce soir, je veux devenir poète. » Ce fut, assure-t-il, une décision, un besoin intérieur. Il remplit alors des cahiers… Sa mère lui préparait sa table d’écriture… Elle fut sa première lectrice. James Noël aime cette histoire… Et nous la déroule comme une belle légende qui en fait rêver plus d’un...

Qui n’aimerait pas, enfant, voir sa mère penchée sur ses poèmes…

Et son amour des femmes et de la poésie vient de cette enfance…

« Quel enfant étiez-vous ? », demande Camille.

« J’étais très agité à l’école… », confie-t-il, avant de revenir aux premières années : « Mon enfance , c’étaient les livres, les chiens, la bicyclette, les femmes, les fleurs, les jupes… J’ai eu beaucoup d’enfances. »

Sur les femmes de son enfance et de sa vie, il fera cet aveu : « Les femmes m’ont sauvé la vie ; je me sens bien en compagnie des femmes. J’ai grandi avec des femmes, et je n’ai pas connu la violence des hommes… »

 

Celui qui est aujourd’hui le papa de deux petites filles n’a pas assez de mots pour l’amour qui l’a fabriqué : « Toutes les femmes de mon enfance m’ont fabriqué cette carapace de douceur… »

 

Si James Noël écrit « pour exister et faire exister les autres », on doit aussi ne jamais oublier les lumières de son enfance qui le portent toujours : « On ne sort pas de son enfance. »

 

« Mais comment trouvez-vous vos poésies, votre inspiration ? »

« Quand on est poète, on voit large ».

 

 

 

 

 

La classe suit son regard et sa pensée aisément car l’homme a quelque chose de l’acteur :

« Tout ce que je veux faire, c’est mettre l’univers dans un vers ; on prend l’univers, et on le met dans un vers ! »

 

Belle recette ! Certains, à l’aquarium, en restent la tête dressée, dressée vers le possible des mots que James Noël vient de suggérer.

 

Les échanges sont très exigeants.

Face à lui, notre invité a des lecteurs bien au courant : Des Poings chauffés à blanc, Le Sang visible du vitrier, Kana Sutra… sont des recueils lus, repris…

 

James s’offre pour de vrai à ces jeunes qui l’attendaient crayon en main ; il sait passionner et promettre :

« Le monde est large ! », nous dit-il, et nous avons envie de le croire, lui.

 

Il s’amuse de surprendre : « le poète peut tout mettre dans un mixeur, fixer l’univers dans un mot ! »

 

Ne nous avait-il pas prévenus dès le départ : « La métaphore, c’est ma façon d’être poète. » ?

 

 

Notre homme n’aime pas « la poésie de croque-mort » ; il aime être du côté de la joie de vivre, du soleil. On l’écoute et reviennent à nos oreilles les mots de son personnage de Belle Merveille : « Ensuite, j’ai laissé passer la caravane des peureux et des pleureuses, et j’ai continué mon chemin avec des chaussures neuves. » (Belle Merveille, p. 53).

 

L’enfance est bien ce qui lui a permis de « ne pas trembler devant les obstacles de la vie » et de voir le soleil, donc.

 

James Noël écrit pour la beauté, et la beauté est là : « quand la poésie prend sa route ».

Il insiste : il a bien envie de faire « quelque chose de sublime » et se veut « du côté du soleil ; pas du malheur ! »

 

Alors, suivons-le…

 

« Pensez-vous qu’un poème ce soit bien “peu de chose” ? », lui demandent les jeunes lecteurs de Queneau.

L’artiste se fait un peu plus grave : « Cela ne sert à rien. Mais cela soulage les victimes. On écrit un poème pour chaque ami mort. Et le mieux serait d’écrire un poème pour chaque drame… »

 

James Noël est une belle personne.

« Le poème c’est tout mais c’est rien ! Pile ou face ! ».

 

Celui qui prétend écrire « les veines ouvertes » regarde l’assistance et récite un peu de douceur pour revenir sur la vie et ses peines et sur la nécessité d’apprendre à résister :

« Que ta chute devienne cheval pour continuer le voyage. »

 

C’est avec cette force que James Noël affronte, ainsi, le monde ; il l’explique à Fatoumata : « Il m’arrive, oui, d’être blessé, mais cela ne dure pas longtemps… Être blessé, cela nous apprend sur nous-mêmes… Il y a mille manières de se retourner le couteau dans la plaie pour être blessé davantage… »

Oui, mille façons et plus encore.

 

Les jeunes lui parlent des murs, des migrants, du racisme, de son recueil La Migration des murs

« Pensez-vous que la France soit un pays raciste, vous qui voyagez beaucoup, vous trouvez la France plus raciste que d’autres pays ? »

Le poète haïtien dit ne pas se sentir concerné, il n’a pas d’expérience de racisme. Ici, il est un étranger, en règle avec son passeport ; il parle volontiers aux policiers qui le contrôlent… Il les décrit gênés de le faire. »

« Tout cela me donne de la matière pour mes romans… Il faut tout convertir en “merveille”. »

 

Belle Merveille est le premier roman de James Noël. C’est une histoire de déboussolé amoureux, une histoire écrite dans une langue explosive et solaire. Cela parle d’amour et de mort. Une écriture à la Émile Ajar qui fait rire, qui fait voir, qui démasque et condamne sans pouvoir sauver les morts… Tant pis, le style est vif, l’écriture aiguisée. Les mots fusent et ça saute de partout. Son personnage principal est un survivant du drame, du séisme.

Pas de confusion ; le romancier nous le rappelle : il n’a jamais été en danger. Il n’a connu le séisme qu’après : « avec les mauvaises nouvelles, les amis morts… »

 

« Pourquoi être passé au roman ? » demande Amel.

« Le roman, c’est une autoroute et l’auteur tient le volant. »

Belle Merveille est un roman qui parle de la terre qui a tremblé…

 

 

Pour James Noël, l’auteur doit marcher main dans la main avec le lecteur… Il a, ce matin‑là, emmené loin mes beaux élèves, tenant ferme le volant des horizons.

 

C’était le 2 février 2018. L’année ne faisait encore que commencer…

 

« Qu’importe le galop de l’heure, il importe de vivre à cheval sur la montre. »

James Noël, in KANA SUTRA

 

 

Merci à toi, James…

 

 

Anne Morange